Musique·Mutation du travail·Psychologie

Work’n Roll : Quand la musique donne le « la » à la recherche sur le travail

« Si on veut connaître un peuple,

il faut écouter sa musique » (Platon)

… et les organisateurs du Work’n Roll l’ont parfaitement compris ! Hier soir à La Cigale, les étudiants en Master 2 Psychologie du Travail et Ergonomie de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense ont réussi avec brio l’art de faire dialoguer le travail et les arts musicaux. La qualité de la prestation comme de l’organisation scientifique sont à couvrir de louanges ! Une soirée sans bémol, où les discours des chercheurs scientifiques et des artistes se sont harmonisés pour co-construire une analyse des enjeux du travail contemporain. Petite cerise remarquable : les bénéfices de l’événement sont au profit de la lutte contre le travail des enfants dans le monde (clap ! clap !).

workanroll

Confortablement installés dans le décor feutré et chaleureux de La Cigale, nous avons été d’emblée plongés dans la thématique de la soirée à travers le visionnage du clip « L’usine » de La Canaille. Lyrics de rap aux riffs noirs déposés sur des images sombres, saccadées, floues, qui plongent le spectateur / congressiste dans l’univers du travail à la chaine à travers une ambiance volontairement pesante. C’est en effet un climat carcéral qui se dégage du film. Le refrain, qui contient la répétition de « Couper, séparer, jeter… Couper, séparer, jeter« , immerge le public dans une répétitivité des tâches, un sentiment d’ennui, de carence du sens, de solitude (cette caractéristique de la première chanson de la soirée n’étant pas sans nous rappeler un sujet médiatique de notre époque : celui des bullshit jobs). A l’ère de la digitalisation des activités, l’encre des scientifiques étaye abondamment un travail de plus en plus cognitif, passant de la tyrannie du corps à celle de la subjectivité des salariés: or, la population ouvrière reste dans un environnement fortement rationalisé et contraint, notamment physiquement.

Puis l’écran se soulève, laissant place aux musiciens entonnant un joyeux « It’s been a hard day’s night » des Beatles! Le ton est donné !

La première table ronde a réuni des organisateurs de l’événement pour exposer l’origine du projet et son fil conducteur. Et ce, avec une question de fond : « Le travail dans les chansons contemporaines : un écho fidèle ou dissonant ? ». Pour argumenter le propos, Guillaume Ledoux, chanteur du groupe Blankass (*** dans ma tête « La couleur des blés« … ah… j’avais 12 ans!), était également orateur de cette table ronde. Il a suggéré l’idée que la musique soit née du travail, et rappelé, avec une justesse poétique, la naissance du blues dans les champs de canne et du coton aux États-Unis. Aussi, Guillaume Ledoux a souligné l’importance de la musique dans Les temps modernes de Charlie Chaplin : « Sans la musique, le sens de l’œuvre n’est pas le même« .

Interlude musicale : le groupe de musique joue le titre jazzy « Société Anonyme » d’Eddie Mitchell, suivi d’une magnifique interprétation féminine du « Poinçonneur des Lilas » de Serge Gainsbourg.

La deuxième table ronde fut absolument mémorable ! Autour de la thématique « Travailler c’est trop dur! :santé, conditions de travail et sens du travail », étaient réunis deux pontes de la recherche en psychologie du travail (Yves Clot et Danièle Linhart) et la figure punk militante et exubérante Didier Wampas ! Les échanges furent introduits par le titre « Sécurité de l’emploi » joué en live par les Fatals Picards (*** big up au teeshirt de Paul Léger:  « Ni Dieu, Ni Maître, Ni Nageur » 😀 ), sur la même scène. Alors que Danièle Linhart a proposé un rappel historique des changements dans le monde du travail depuis les années 1950, qu’Yves Clot a exhorté l’idée salvatrice d’une entreprise non pas « libérée » mais « délibérée » (i.e. où le travail est discuté, disputé, soumis à controverse), Didier Wampas a évoqué avec beaucoup d’ironie, voire de satyre, son histoire d’agent électricien à la RATP pendant 30 ans. Un discours à 3 voix remarquablement enrichissant, éloquent, avec une belle touche d’humour !

« Les mains d’or » de Bernard Lavilliers est ensuite magnifiquement interprétée par le groupe de musique…

La troisième table ronde traitait de la fragilité du marché actuel de l’emploi : « Chômage et précarité, la ritournelle du mal emploi : quelle partition pour une voie plus juste?« . Ici, Serge Wolkoff, Loup Wolff, Cyril Wolmark et Laurent Honel ont échangé sur cette thématique, en soulignant notamment les statuts et les régimes d’emploi les plus touchés (le cas des intermittents du spectacle a été particulièrement argumenté sur la base de l’histoire de Laurent Honel, anciennement salarié de la FNAC et aujourd’hui membre des Fatals Picards). En tant que juriste, Cyril Wolmark est revenu sur deux points clés de la Loi Travail (l’élargissement des conditions de licenciement pour des raisons économiques; le renversement de la pyramide des normes).

Le temps d’un battement de cils, Guillaume Ledoux (Blankass) s’est installé face au public, accompagné d’une mélodie jouée au piano, et s’est lancé dans une interprétation incommensurablement émouvante de « Son bleu » de Renaud (*** l’instant « yeux embués » de la soirée).

S’est ensuite divinement enchainé le titre « Made in Asia« , magnifiquement interprété, qui a placé le spectateur face à la situation des enfants qui travaillent, des dérives de la mondialisation et de l’éthique du consommateur. Puis un artiste est venu accorder sa lyre : il nous a offert la lecture d’un extrait de Melancholia, commençant par « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?« , écrit par la plume de Victor Hugo lorsque, en 1850, il s’émouvait et alertait la population sur la situation des enfants travailleurs.

La dernière table ronde, impulsée en chanson, a réuni l’économiste du travail Philippe Askenazy et Cyril Cosme (Directeur du bureau l’OIT en France) pour évoquer les constats, les enjeux et les actions pour lutter contre le travail des enfants dans le monde.

Suite au point d’orgue d’une quinzaine de minutes, c’est un concert non-stop sur le thème du travail qui s’est engagé.

Une belle première que cet événement débat / concert sur le travail, qui ravit la chercheuse fraichement parisienne que je suis 😉 L’ouvrage collectif assorti d’un CD qui sera publié à l’issue de cette soirée s’annonce richissime !

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