TIC

L’expérience « Drive In »

Nous n’avons jamais autant apprécié les moments de déconnexion qu’à l’heure du tout numérique. C’est ce dont témoigne les travaux de Nathan Jurgenson, jeune chercheur en sociologie des médias à l’Université du Maryland. L’évasion, les promenades en forêt, l’introspection, les rythmes lents seraient de plus en plus appréciés dans un univers de plus en plus technicisé. Le retour du vintage sous toutes ses formes en demeure une pertinente illustration; j’évoquais d’ailleurs l’engouement pour le vinyle dans le premier billet de ce blog.

Au début du mois de juillet 2013, j’ai fait une expérience cinématographique particulière, qui n’a eu de cesse d’entrer en résonance avec mes travaux de recherche sur la déconnexion. L’Iboat (Bordeaux) a organisé un « week-end vintage« , avec au programme un marché Pop-Up, une ambiance musicale rétro, et la projection du film  American Graffiti sorti en 1973, réalisé par George Lucas. À l’heure où le téléspectateur flirte avec une figure ubiquitaire lorsqu’il visionne des films en streaming, la participation à un événement tel que la projection d’un film en plein air dans un Drive In permet de repenser l’épaisseur de l’expérience cinématographique.

Les places étant limitées, il fallait s’inscrire plusieurs semaines à l’avance pour assurer sa place sur le parking. Le visionnage du film s’inscrivait donc dans une temporalité longue, comparé à l’accessibilité des oeuvres autorisée par les interfaces de streaming et autres peer-to-peer. L’inscription consistait à préciser le modèle de la voiture, sa plaque d’immatriculation, ainsi que le nombre de personnes présentes dans le véhicule. Il fallait non seulement que je prévoie de visionner un film, mais également la voiture que j’utiliserai et les personnes qui m’accompagneraient. Au coeur de l’espace-temps qui me séparait de l’événement, mon imaginaire allait bon train, entremêlant des scènes cultes de Grease et des photographies du magazine Life.

Drive-In, Life Magazine
Drive-In, Life Magazine

Le jour J est arrivé. Pour l’occasion, mon choix vestimentaire s’est porté sur une robe vintage que je n’ai portée qu’une seule fois, de type 50s, rouge à pois, dont la jupe est plissée. Mon compagnon a taillé sa barbe en favoris, arborant un look rockabilly. Nous avions rendez-vous à 19h30 pour garer la voiture : puisque nous avons un petit véhicule (une Ford Street Ka cabriolet) nous avons été placé dans la deuxième rangée face à l’écran. À l’entrée du parking, les organisateurs nous ont remis un casque audio à chacun. La projection du film étant prévue deux heures après, nous avons profité de l’ambiance musicale retro assurée par l’Iboat après avoir fait un tour au marché Pop-Up Vintage.

Le parking du Drive-In est situé aux Bassins-à-Flots
Le parking du Drive-In est situé aux Bassins-à-Flots
Marché Vintage Pop-UP
Marché Vintage Pop-UP

Alors que le soleil se couchait peu à peu, chacun rejoignait son véhicule pour visionner le film. Nous nous installions et prenions connaissance de l’environnement particulier. L’habitacle de la voiture devenait notre salle de cinéma. Ou, devrais-je dire, notre espace personnel car dans un Drive-In, la « salle » s’étend aux limites de la perception visuelle, dépassant l’espace du parking sur lequel nous sommes installés de manière privilégiée. Avant que l’écran ne s’anime, les futurs spectateurs klaxonnaient, comme pour exprimer la joie collective de participer à cet événement. Le film commence… nous essayons d’écouter le son avec et sans casque.

American Graffiti depuis mon emplacement dans la Street Ka
American Graffiti depuis mon emplacement dans la Street Ka

Finalement, le film en lui-même importe peu : c’est l’expérience du Drive-In qui semble prégnante pour les spectateurs. Je savoure davantage l’atmosphère (le plein air, les voitures, les gens, la taille de l’écran, les bassins à flôts…) que je ne me concentre sur American Graffiti. Nos voisins de droite, un peu éméchés dans leur véhicule, connaissent le film par coeur : ils énoncent à qui mieux-mieux toutes les répliques du film en même temps que les personnages !

Le film se termine. Notre emplacement de spectateurs reprend sa fonction de véhicule. Chaque rangée de voitures quitte le parking l’une après l’autre. Nous remettons les casques en sortant… Fin de l’expérience !

Une petite remarque : j’étais surprise de voir le Drive-In si peu rempli. La temporalité spécifique de l’événement cinématographique fût-elle en contradiction avec le rythme accéléré et fugace de la vie contemporaine… ?

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