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« Sait-on encore déconnecter ? »

La saison estivale s’y prête : la déconnexion sous toutes ses formes est au bout des lèvres de tout usager des TIC qui s’apprête à partir en vacances. Dans le cadre de l’émission Du Grain à Moudre sur les ondes de France Culture, nous avons discuté de la possibilité de se déconnecter à l’époque du « tout numérique ».

Autour de la table, Julie Gacon a réuni Joëlle Menrath, Sylvie Hamon-Cholet et moi-même (en duplex de France Bleu à Bordeaux) pour échanger sur la question. Un triple regard sur les pratiques de connexion / déconnexion a permis d’esquisser les enjeux d’une réalité sociale qui concerne différentes générations et profils d’utilisateurs.

La culpabilité de la déconnexion, le rapport addictif aux technologies mobiles des salariés comme des adolescents, ou encore l’idéologie de l’hyperconnexion constituent les thèmes clés évoqués lors de l’émission.

Sur la base de l’étude qualitative que j’ai menée auprès d’une population de 62 cadres, j’ai abordé les comportements et attitudes de cette catégorie de salariés qui, rappelons-le, demeure la plus équipée en TIC par leur employeur. La représentation du cadre surinvesti au travail et disponible en permanence pour son entreprise est diffus dans notre société contemporaine et pèse de manière idéologique sur leur identité. Cependant, le témoignage des cadres interviewés révèle une volonté de maitrise de leur connexion.

Pendant les heures de travail, ils peuvent opter pour une déconnexion du flux communicationnel pour réaliser des tâches nécessitant une certaine réflexion : désactivation du push mail, mode « silencieux » du téléphone portable, utilisation stratégique du répondeur téléphonique, etc. En dehors des murs de l’entreprise, ils peuvent filtrer leurs appels par la présentation du numéro, couper leur terminal mobile, ne consulter leur boite mail qu’à des heures précises. Pendant les vacances, c’est plus souvent une connexion maitrisée qu’une totale déconnexion qui est de mise. Le choix se porte sur la technologie pull : les salariés cadres ne subiraient pas de sollicitations émanant de leur entourage professionnel pendant les congés, ce seraient eux qui veilleraient leur activité par le biais du numérique. Aussi, cette connexion leur permettrait de gérer le flux de mails reçus, de rester « à l’affût » du fil de leur activité qui engage leur responsabilité, et ainsi de favoriser un retour au travail plus serein. Il s’agirait moins d’une culpabilité de déconnecter que la diminution de l’angoisse du retour de vacances.

Le développement de ces stratégies est le fruit d’un travail réflexif : après avoir vécu des situations critiques (conflit avec les proches, baisse du sentiment d’efficacité, insatisfaction au travail, épisodes de burn out), les cadres ont porté un nouveau regard sur la manière d’utiliser les technologies de communication. Le plus souvent, les comportements de connexion / déconnexion sont négociés avec l’entourage personnel et professionnel des cadres.

Les TIC, en qualité d’attracteurs cognitifs, invitent les cadres à consulter l’actualité médiatique de leur activité en dehors de la sphère professionnelle. Les comportements de connexion s’expliquent souvent par la peur de passer à côté d’une information importante (comme l’observe d’ailleurs Francis Jauréguiberry dans ses travaux sur le téléphone portable). Par ailleurs, les TIC peuvent devenir médiateurs de problématiques organisationnelles et, par là même, se faire le relai plus ou moins amplifié de risques psychosociaux (dégradation des relations de travail, conflit entre les sphères de vie, harcèlement moral, surveillance et contrôle, etc.).

La mobiquité (Dalloz, 2009) permise par l’usage des TIC, implique un questionnement quant à la dimension temporelle des cadres. La relation contractuelle à l’entreprise est-elle appelée à être rediscutée ? Nombre de syndicats en appellent à l’édification d’un « Droit à la déconnexion« …

Dans le cadre de mon travail doctoral, l’objectif est de définir le risque psychosocial potentiellement lié à l’usage intensif des TIC au travail. Aussi, je prête une attention particulière aux ressources de l’organisation du travail, des collectifs et des individus, afin d’éviter l’écueil du caractère strictement pathologisant de l’introduction des TIC en milieu professionnel. Ainsi, l’objet de ma thèse est-il de faire jour aux pratiques réelles, c’est à dire éprouvées et signifiantes pour les salariés qui les déploient.

Podcast de l’émission

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