Musique

Retour du vinyle : madeleine multi facettes

Depuis peu, je suis l’heureuse détentrice d’une chaine Marantz PM350 avec platine vinyle TT 2200. Une belle pièce d’occasion, avec les hauts-parleurs Marantz et le petit meuble qui va avec.

platine vinyle Marantz TT 2200
Ma platine vinyle Marantz TT 2200

Le retour technique est fascinant : c’est avec une émotion inattendue que j’ai manipulé le saphir, geste gage de délicatesse et de précaution. Le dispositif-même éveille les sens : l’odeur du disque vinyle, l’effleurage des sillons, la vue du mouvement circulaire… Bien avant la perception du son, des souvenirs liés à l’usage des disques dans mon enfance ont émergé dans mon esprit. A 3 ans, je découpe mon 45tours de Mimi Cracra. A 7 ans, je saute sur mon lit en écoutant Reet petite de Jacky Wilson. A 8 ans, j’apprécie les craquements du titre I Feel Love de Donna Summer. Puis la musique s’exprime par les haut-parleurs et l’expérience de la profondeur du son se réactualise.

Histoire de l’usage du vinyle de 1989 à nos jours 

Si l’on parle d’un « retour du vinyle » (+ 18% des ventes en 2012), la pratique musicale de ce support n’a en fait jamais disparu. Le vinyle serait un « média résiduel » (Boumard Coallier, 2012). En effet, si l’usage traditionnel de « l’écoute à la maison » a connu une chûte vertigineuse, d’autres pratiques ont émergé (Rietveld, 2007). A l’heure de la diffusion massive du CD (1989), les DJs ont cultivé un usage technique du disque dans un objectif de manipulation du son et de mise en œuvre du scratching. Les mélophiles, en quête de qualité sonore, et les collectionneurs, dans un rapport de fétichisation à l’objet, ont également contribué à la persistance du vinyle. Cette résistance est intéressante dans ce contexte où d’une part dominait une stratégie marketing au profit du CD, et d’autre part la non-réédition des disques demeurait une contrainte absolue. On peut ainsi mieux comprendre la valeur acquise par les vinyles dans une telle situation économique : la rareté leur octroyait le statut d’objet de collection.

Disque vinyle et vécu expérientiel de la musique

L’usage d’une platine vinyle comme support musical engagerait à la fois notre affectivité et notre corps (Hayes, 2006; Boumard Coallier, op.cit.).

Ces dimensions sont présentes dès l’achat du vinyle. L’esthétisme de la pochette jouerait ici un rôle important, la vue et le toucher y étant impliqués. Louis Philippe, co-auteur du Dictionnaire du Rock en témoigne :

« on passait des heures sur le type de caractères utilisés, le choix de photos (…) il fallait que ce soit un objet d’art qu’on regarde au même titre qu’on l’écoute »

Un sentiment de responsabilité envers l’objet se développerait dès l’acquisition. La notion de respect de l’œuvre est fortement présente : l’écoute continue d’un album en constitue une illustration.

L’écoute d’un disque serait un acte engageant de par 3 caractéristiques du dispositif : spatiale (la platine occupe une certaine place), temporelle (une face a une durée limitée), et technique (la nécessité de manipuler la platine). Soulignons que l’écoute d’un vinyle revêt un rôle de marqueur temporel inhérent à la nécessité de changer de face en milieu d’album. Louis Philippe souligne l’importance de la composition d’un album, autant dans la hiérarchie des titres que dans les temps de silence entre deux pistes (l’oreille devant s’adapter aux différents rythmes pour apprécier la qualité de la musique). Il précise :

« la chanson qui concluait la face A était peut-être la plus importante, puisque c’était elle qui devait donner envie de retourner le disque »

Ainsi, l’écoute implique une présence, l’esprit restant « à l’affut » pour aller retourner le disque. Des sensations particulières émanent de l’utilisation d’une platine : le bruit de la tête frayant son chemin sur le disque… la chaleur du son qui se dégage…

Le « vinyphile » contemporain et sa relation à l’objet

Dans ce contexte de retour du vinyle, le rapport que les individus entretiendraient avec lui serait avant tout réflexif. La relation au temps et à l’espace serait principalement impliquée.

Les vinyles produisent un mouvement de ricochet dans diverses temporalités. Ils font resurgir des souvenirs personnels et collectifs. Ils se font l’écho d’un endroit, d’un moment précis, d’un contexte social, d’une mode, d’une situation économique… Véritables réflecteurs de l’histoire culturelle, ils fonctionneraient comme un artefact (Straw, 1998), assurant un rôle de remémoration « extra somatique ».

Julien Boumard Coallier souligne que l’usage contemporain du vinyle se ferait par la médiation d’une nostalgie réflexive, c’est à dire une forme de réactualisation du passé dans le présent. Ainsi, il s’agirait moins de restaurer le passé que de construire une passerelle métaphorique avec le présent, faisant fi des dimensions spatiales et temporelles.

Globalement, ce retour du vinyle s’expliquerait par notre rapport à la modernité (Le Guern, 2012), caractérisée par l’accélération, la dématérialisation et la recomposition des temps sociaux. Dans ce contexte se développerait une sensibilité originale pour tout ce qui a trait à la mémoire (Huyssen, 2011). Le sentiment d’urgence et de vitesse, impliqué dans les différentes sphères de vie, tendrait à estomper les distances temporelles. Ainsi, l’attrait pour le passé et sa conservation constituerait une réponse à la contraction des temporalités, au phénomène de présentisme (Hartog, 2003). Dans ce monde dématérialisé, « c’est la qualité matérielle de l’objet qui ferait office d’antidote » (Lipovetsky & Charles, 2004)

Aussi, notons que le vinyle entretient des relations avec les autres médias. Par exemple, Internet joue un rôle d’actualisation de l’usage du vinyle sous plusieurs formes : sites web de disques neufs et d’occasion, blogs musicaux diffusant les informations concernant ce marché, groupes consacrés aux pochettes de vinyles sur les réseaux sociaux (exemple d’un groupe Flickr).

Place du vinyle dans la société 2.0

Lieux d’acquisition

L’industrie musicale connaissant de nombreuses difficultés (liées principalement à la dématérialisation et au téléchargement illégal), les artistes contemporains emploient une stratégie transmédia pour créer une relation avec le public (lien). Le fait de sortir des vinyles dans les bacs avec une carte de téléchargement de l’album en format mp3 fait partie intégrante du processus.

Toutefois, le marché de l’occasion reste le plus généreux. Par ailleurs, l’acquisition de vinyles usagés suscite beaucoup d’interrogations concernant leur provenance. Qui a acheté ce disque en premier ? Quand a t-il été écouté ? Dans quels contextes ? Je me rappelle avoir acheté un 45tours d’occasion à mon père, un Bowie (Boys keep swinging), avec une remise sur le prix car y figure « Jacky » écrit au marqueur sur la pochette.

Boys Keep Swinging

Mon imaginaire a généreusement composé avec ce fameux Jacky ! Qui était Jacky ? Pourquoi a-t-il acheté ce disque ? En quelle occasion l’a t-il écouté ? Avec qui ? Jacky portait-il une moustache ?

Et il y a bien sûr la transmission générationnelle…

Population et usages

Aujourd’hui, le disque vinyle représenterait une forme d’expérience musicale alternative. Les mp3 mettent en jeu une liberté certaine, de par la mobilité qu’ils permettent, les logiciels de manipulation du son, ou encore la volumétrie accessible (en termes de genre, de quantité, d’époque). L’organisation et la volumétrie des playlists Deezer en demeurent une belle illustration ! De son côté, le vinyle implique une disponibilité, la mise en œuvre d’un sas temporel dédié à l’écoute. Un rapport à la musique engagé et engageant.

Actuellement, l’écoute domestique d’un vinyle reste tout de même une pratique minoritaire. Un délicat engouement semble se diffuser depuis quelques années, un certain enthousiasme contagieux, une certaine attitude favorable vis-à-vis de ce média résiduel. En témoignent les traces sur les réseaux sociaux (#vinyl). Les événements plaçant en guest star l’objet vinyle se succèdent, comme l’initiative bordelaise des soirées « 45tours Mon Amour », le jet de disque vinyle lors des jeux olympiques des hipsters, ou encore les tentatives de (re)création du média par le biais d’une imprimante 3D. La valorisation croît, dans la communauté des DJs, de la technique du mix vinyle:

Olafson, DJ, producteur :

« aujourd’hui pour exister sur la scène électronique, le vinyle redevient une carte de visite dans le sens où les labels qui produisent de nouveaux artistes vont presser des vinyles en quantité limitée pour les offrir à des artistes plus connus pour qu’ils les jouent comme promo… donc il y a certains vinyles qui n’existent qu’à 50 exemplaires sur toute la Terre. Donc si tu veux détenir celui-ci, il faut l’acheter… s’il en reste« 

 … conduisant parfois à des demandes hybrides et paradoxales :

Statut FB

Peu à peu, cet événement diffus du retour du vinyle est conscientisé. On parle ici et là de cette réactualisation de l’objet circulaire…

Olafson :

« Ce support redevient à la mode pour 3 raisons à mon avis : l’objet classieux, vintage; (…) la qualité sonore, incomparable avec le digital qui sonne métallique et beaucoup moins chaleureux que le vinyle; la rareté des morceaux»

… et la mutation du rapport à la musique questionne les experts du mix :

 NilsDPZ, sound designer :

« Je suis très curieux de voir ce qu’il va se passer au niveau des supports dans le marché de la musique. On est dans une espèce de phase de mutation extrêmement étrange… genre inversion du contenant et du contenu. En particulier dès qu’on parle vinyle… Les gens en achètent pour ce que ça représente. (…) le rapport a la musique et ses supports deviennent de plus en plus étranges »

…tout comme la néophyte (d’un point de vue technique) que je suis !

Pour allez plus loin…

Acland, C. R. (2007). Introduction in Residual Media. Minneapolis: University of Minnesota Press

Boumard Coallier, J. (2012). Les pratiques du vinyle : nostalgie et médiations. Mémoire de Maitrise en Sciences de la Communication, Université de Montréal

Davis,J.D. (2007). «Going Analog: Vinylphiles and the Consumption of the ‘Obsolete’ Vinyl Record», in Acland (2007).

Hartog, F. (2003). Régimes d’historicité. Présentisme et experiences du temps. Seuil

Hayes, D. (2006). “Take Those Old Records off the Shelf”: Youth and Music Consumption in the Postmodern Age. Popular Music and Society, 29(1), 51–68

Huyssen, A. (2011). La hantise de l’oubli. Essais sur les résurgences du passé. Paris, Kimé.

Le Guern, P. (2012). Un spectre hante le rock… L’obsession patrimoniale, les musiques populaires et actuelles et les enjeux de la
« muséomomification ». Questions de communication, 22, 7-44

Lipovestky, G., Charles, S. (2004). Les temps hypermodernes, Paris, Grasset.

Louis Philippe (2008). De la musique dématérialisée. Collège international de Philosophie, Rue Descartes, 60, 2, 113-119

Rietveld, H.C. (2007). «The Residual Soul Sonic Force of the Vinyl 12″ Dance Single»

Straw, W. (1998). The Thingishness of Things. Invisibleculture, 2, www.rochester.edu/in_visible_culture/issue2/straw.htm

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2 réflexions au sujet de « Retour du vinyle : madeleine multi facettes »

  1. Wow! Bel article bien documenté et écrit avec le coeur ! Bravo !
    Un « peu » plus ancien que vous j’ai récemment redécouvert mes vinyles… d’origine avec une platine USB Ion qui jointe à une paire d’enceintes donne d’excellents résultats. Mes vinyles ont vraiment bien traversé les âges et c’est avec quelques craquements que j’ai réécouté des originaux d’époque comme « The Piper at Gates of Dawn » ou « Their Satanic Majesties Request » et son hologramme. Les pochettes participent au plaisir de l’écoute. Il y a de véritables oeuvres d’art et le format des 33T se prête à une expression artistique grand format bien plaisante. Comme ce vieux Santana en public au Japon dont la pochette dépliée couvre le sol de la pièce ou ce vieux Jethro Tull en papier découpé en relief où le groupe vous saute presque dans les bras quand on ouvre la pochette double.
    Mention spéciale au visage halluciné prémonitoire de 21st Century Schizoïd Man…

  2. Bravo pour cet article fort intéressant Cindy!
    C’est vrai que le vinyle revient en force sur le terrain de l’industrie musicale (hors scène électronique où il me semble qu’il a toujours été d’actualité avec plus ou moins de constance ). L’objet est devenu un moyen de démarcation pour les artistes surtout ceux qui font de la « variété » face à la concurrence de la nouvelle scène. Je me rappelle la première fois que j’ai entendu à la TV que certains artistes revenaient au vinyle pour promouvoir leur album, j’ai trouvé ça très chouette. Mais bon, ne nous voilons pas la face, car son usage reste quand même pour la plupart, du marketing. A mon avis, l’industrie musicale pour se donner un nouveau souffle, surfe sur la mouvance sociale actuelle « vintage » que ce soit dans la mode, les équipements audios avec le retour du casque, etc.; on est dans une société nostalgique qui semble avoir besoin de retourner vers le passé pour mieux vivre son présent. D’ailleurs cela me fait penser au mouvement « Steampunk » qui allie modernité et tradition (même si ce n’est pas exactement la même philosophie). En définitive, tout cela questionne notre rapport au temps comme tu l’as souligné à juste titre. Le vinyle est un objet empreint de symbolique dans notre imaginaire social, comme en témoigne, l’émission de Frédéric Lopez diffusée sur france 2 « La parenthèse inattendue » . Dans ce programme, l’animateur propose à ses invités de lancer un disque vinyle, lequel devient alors, une sorte de madeleine de Proust ou un prétexte pour amorcer des confidences…

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